mes choix de vie... mes décisions.. l'aventure extraordinaire que je vis...
Mardi 11 sept 2007- 18h00
Je me pose dans le fauteuil et je regarde fixement le sol devant moi. J'ai les larmes aux yeux et je me sens tellement fatigué, tellement triste... en face de moi, ma psy attend patiemment que je me lance. Par quoi commencer ?
- Euh, bon... voilà... Il est arrivé quelque chose ce week-end, avec Fred. C'est difficile à raconter, je ne comprends pas bien ma réaction mais je ne comprends pas non plus comment je dois gèrer ça, ce que je dois faire face à Fred, et en plus, elle a l'air de ne pas trouver ça grave du tout... dis-je.
Puis j'arrête de parler car je ne sais plus comment raconter.
- Vous voulez me dire ce qui c'est passé avec Fred ? me demande-t-elle doucement.
- Oui, dimanche, j'ai vu Fred... et je raconte ma conversation avec elle, je décris le terrible coup de poignard que j'ai ressenti, ce sentiment terrible de trahison, d'abandon, que je me sens tellement mal depuis.
Puis je continue à parler, je dis que pour moi, c'est comme si elle me quittait, que du coup, je me sens terriblement seul, comme abandonné de tous, je raconte ma peur de la solitude, c'est plus qu'une peur, c'est une panique face à la solitude ; je digresse sur cette notion et j'explique combien je déteste être seul.
Je lui décris combien je n'aime pas rester chez moi, que tout est prétexte à sortir : aller se balader en ville faire les magasins avec ma femme même si ça ne m'intéresse pas, sortir obligatoirement le samedi soir, aller tous les vendredis soirs chez mes beaux-parents même si je m'ennuie un peu à écouter leurs sempiternelles histoires de famille.
Je raconte combien je suis incapable de rester assis tranquillement chez moi à me reposer : j'ai toujours un jeu à faire sur mon ordinateur, un peu de bricolage, une cave à ranger, ma moto à réparer... il faut toujours que je m'occupe l'esprit, c'est ça, il faut toujours que j'ai quelque chose à faire, ça m'évite de penser.
- De penser à quoi ?
Je ne sais que répondre à cette question, mon discours est parti tout seul de mon week-end avec Fred pour arriver à cette drôle d'idée que je devais toujours m'occuper l'esprit. D'où est-ce que je sors ça ?
- Je ne sais pas, il faut toujours que je fasse quelque chose, je suis incapable de me reposer, de penser à autre chose, ça a toujours été comme ça chez moi, je m'occupe, tout le temps...
- D'accord. Mais si vous voulez, je vais vous proposer un petit exercice à faire chez vous dans la semaine. Vous voulez bien ? me dit-elle. J'acquiesce en hochant un peu la tête.
- est-ce que chez vous, vous pourriez prendre une heure, sans être dérangé, sur votre balcon, par exemple, pour réfléchir sur vous-même ?
A peine finit-elle sa question que j'éclate de rire en lui répondant :
- Même pas cinq minutes !
- Alors cinq minutes ! me répond-elle.
- Non, même pas... même pas une minute... je commence à avoir une boule d'angoisse dans le ventre. Je déteste ce qu'elle est en train de me dire.
- Vous ne pouvez même vous accorder une minute pour faire un petit point sur votre situation ? me demande-t-elle.
Je commence à être très mal à l'aise, je sens confusément qu'elle m'amène à un moment capital de notre discussion et qu'elle va ouvrir une boite de Pandore ; mon corps commence à lutter de toutes ses forces contre cette vérité qui s'annonce en nouant mes muscles mais je suis maintenant complètement paniqué et je ne sais plus quoi faire, je n'arrive plus à bouger.
- Non, dis-je dans un souffle qui ressemble déjà à un sanglot. Elle attend quelques secondes et reprend :
- Pourquoi est-ce si dur, si dur de rester tranquille quelques instants pour réfléchir ? Pour vous retrouver ? Je secoue la tête en haussant les épaules, je ne sais pas.
- C'est la peur d'être seul ? De la solitude ?
Je l'approuve en hochant de la tête, cette fois-ci je me mors les lèvres pour retenir mes larmes, elles sont un barrage que je sais dérisoire face au raz-de-marée qui monte en moi.
- Certainement... j'ai ... j'ai tellement peur de me retrouver seul... comme avant... comme avant...
Des secondes passent, je ressens maintenant très nettement que je suis arrivé à un point de non-retour : soit je peux me lever et partir et disant que c'est trop dur, trop douloureux et que je préfère continuer à vivre comme ça ; ou alors j'avance d'un pas, un simple pas et je pénètre dans un monde nouveau où règne les ombres de mon passé et le chaos de mon esprit. Je suis maintenant à la croisée de ces deux chemins, mes sens sont tellement exacerbés que j'ai l'impression que le monde retient son souffle pendant que ce fragile et délicat instant supporte d'un coup tout le poids de ma vie. Plus aucun son ne passe, le temps s'arrête, juste les paroles de la psy en face vde moi qui m'arrivent directement au cœur et le font exploser.
- Vous savez, Zach, il y a beaucoup de personnes qui vivent seules. Très peu aiment vivre seules mais beaucoup le supportent, l'acceptent. Mais parfois, certaines personnes n'arrivent pas à supporter cette solitude, mais ce n'est pas la solitude qu'elles ne supportent pas. Elle marque de nouveau quelques secondes d'arrêt : Quand on est seul, en réalité, vous êtes avec quelqu'un, vous êtes face à quelqu'un...
Elle attend encore quelques foutues secondes, je hais déjà ce qu'elle va dire même si je ne connais pas encore les mots, je sais déjà le mal qu'elle va me faire, je connais déjà la vérité que je n'ai jamais voulu voir, je connais cette souffrance atroce qui me brule depuis tant d'années. Oh, mon dieu, non, pas ça, non, ne le dites pas, s'il vous plait, laissez-moi dans l'ignorance, je ne veux pas l'entendre, je ne veux...
- ... Vous êtes simplement face à vous-même, Zach, reprend-elle d'une voix douce. Quand on ne supporte pas la solitude à ce point, c'est qu'en réalité on ne se supporte pas soi-même, on ne s'aime pas, on se déteste même...
- ... C'est quelque chose qui s'appelle L'ESTIME DE SOI,et il faut en avoir un peu pour vivre. Sinon, la vie vous est insupportable...
- ... et c'est pour ça, qu'à travers ce que vous m'avez déjà dit, vous êtes tellement dur avec vous-même, tellement exigeant, vous ne vous pardonnez rien, jamais. Rien n'est trop dur pour vous, et plus vous souffrez, plus vous pensez exister. C'est ce qui vous a donné cette force extraordinaire dans les pires moments de votre vie mais qui vous fait tellement mal aujourd'hui... parce qu'on ne peut pas vivre que par la souffrance et le désespoir...
- ... et c'est pourquoi vous ne comprenez pas qu'une femme comme Fred vous aime. Comment peut-elle vous aimer alors que vous ne vous aimez même pas ?...
J'ai arrêté de lutter dès la première phrase. penché en avant dans mon fauteuil, les coudes sur les genoux, je ne peux que laisser aller un torrent de larmes ; un barrage s'est rompu et déverse une vie entière de mal-être, de tristesse, de manque d'amour, de tout...
Dans cette petite pièce, cette femme mince aux regard bleu et à la voix douce vient de me briser, de mettre en miettes mon armure, d'arracher tout ce que j'avais construit pour me protéger, d'exploser les murailles que j'avais patiemment monté, de broyer mon masque blanc de théâtre derrière lequel je pouvais si bien me cacher, de pointer du doigt cette fausse personnalité que j'avais érigé. Seul reste devant elle un petit garçon timide et seul que vient de se faire découvrir pour la première fois et qui se demande ce qui va lui arriver maintenant dans ce monde fou des grandes personnes.
Voilà, dans les idéogrammes chinois, le mot "crise" est représenté par deux idéogrammes : "danger" et "opportunité". C'est donc ça, il a fallu cette crise avec Fred et le danger de la perdre pour que ma psy la transforme en opportunité et me parle de moi.
- Ce que je vous propose, reprend-elle au bout d'une minute, et sa voix douce et calme se veut rassurante, m'apaise dans mon océan de peur, et si vous en êtes d'accord ; c'est de travailler ensemble, c'est de savoir qui vous êtes réellement, d'aller à la rencontre de vous-même, et d'accepter qui vous êtes. Ce qui est important, c'est d'abord d'être naturel et honnête avec vous-même, c'est la base. C'est par exemple important dans votre relation avec Fred, vous devez d'abord être honnête envers vous-même. Ce qu'elle a fait ne vous plait pas ? Dites-lui ! Ne gardez pas ce genres de pensées pour vous, exprimez-les. Vous verrez bien ce qu'elle vous répond ; si elle vous aime et qu'elle accepte la situation, elle acceptera que vous lui disiez le fond de votre pensée. C'est un échange, pas un monologue...
Notre séance est finie, je sors un peu groggy. Il est 19 heures, je vois le soleil se coucher à l'horizon, l'air est encore chaud et traine en lui un parfum de vacances. C'est fait, j'ai franchi le pas, personne ne peut encore le voir mais je ne suis plus pareil ; je ne sais pas encore quoi faire ni comment réagir mais j'ai changé.
Regardez-moi, vous ne voyez rien ? Pas encore ? Alors, je vous le dis, je suis là, je m'appelle Zach, je marche depuis longtemps parmi vous mais je ne voulais pas être vu ; je vous parlais mais je ne voulais pas être écouté, je vous touchais mais je ne voulais pas de vos caresses. Alors, aujourd'hui, je fais ce premier pas timide et mal assuré vers vous, j'ai un peu peur mais tant pis, j'ai juste envie de vivre et de partager cette envie, je ne sais pas très bien quoi vous dire mais peut-être que vous non plus, je vais peut-être faire des erreurs que vous me pardonnerez ; puis je ferai un autre pas, puis un autre, sur mon chemin de vie, à vos cotés.